La Peuilleu

Le récit de Josette est un grand succès.

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Quelques extraits pour vous donner envie :

. L’ENFANCE

« Quand la vie s’accouple avec l’enfer, il faut cracher leurs embryons. » Elle se souvenait de cette phrase du médecin du sanatorium en guettant, tapie dans son affût, au bord de cet étang estonien, la mère grèbe qui étouffait son oisillon en lui enfonçant dans le bec un petit poisson. « Crachez ! », lui disait-on. Elle avait tant craché, chaque jour, pendant neuf mois, dans ce sanatorium, le temps d’accoucher d’une nouvelle elle-même, tant craché qu’elle sentait encore sur ses lèvres des traces de petits morceaux de bronches. « Humez cette odeur de bronche morte, disait le médecin. Vous sentez ?

– Heu…

– Souvenez-vous-en. C’est l’odeur de la mort qui vous fuit. La mort chassée par votre instinct de vie qui gronde, là, au plus profond. Ça gargouille. Vous entendez ?

– Heu…

– C’est là que ça lutte. Au plus profond de vos tripes. C’est une lutte tripale. Une lutte rabelaisienne. Vous ne connaissez pas Rabelais ? Vous devriez tenter Rabelais. La lecture de Rabelais augmente l’optimisme de vie. La tripe respectable est rabelaisienne. La tripe respectable refuse de vivre avec un poumon mité par la misère. Elle a besoin d’air la tripe respectable. Elle a besoin de poumons sains. De poumons qui savent briser les griffes de la misère entre leurs côtes. Qui savent mettent de l’air entre les côtes et les misères. Entre les côtes et les mères qui appellent leur fille « la Peuilleu ». Elle vous appelait vraiment la Peuilleu ?

– Oui…

– Vous savez d’où vient « Peuilleu » ?

– Ma prononciation. Je prononçais qu’les « peu » pis les « leu »…

– De pouilleux ça vient. Votre mère vous insultait à chaque fois qu’elle prononçait votre nom. Et même si elle ne le savait pas, vos poumons, eux, le savaient… Et ils se sont conformés à l’image qu’on leur imposait. Ils sont devenus des peuilleux. Vos tripes, non. Vos tripes ont su que vos poumons se trompaient. L’intuition rabelaisienne, ça. Vous devriez lire Rabelais. Vos tripes ont renaudé. Vous les entendez ? Elles m’approuvent. Elles ont renaudé. « Dehors le mité » elles ont dit. Elles vous ont sauvée parce que vous avez toujours cuisiné, parce que vous les avez fortifiées, parce qu’elles vous en sont reconnaissantes. Continuez à cuisiner en évitant de truffer vos plats de petits morceaux de bronches. Comment ça « Comment faire ? » Vous le savez ! Vous ne voulez pas le savoir mais vous le savez ! Pour commencer, si quelqu’un a le malheur de vous appeler « Peuilleu », vous lui collez un grand coup de rouleau à pâtisserie dans les dents. S’il a encore le courage de dire « a va pas non » vous l’achevez à la fourchette au couteau à la casserole à l’écumoire, etc., je vais vous signer une ordonnance d’autorisation d’achèvement. Il sert à quoi qu’on vous soigne, vos tripes et moi, si on vous appelle encore la Peuilleu quand vous sortez et que vos poumons répondent « Ah bon encore ? Bon d’accord ! », et qu’ils se laissent miter ? Faites-moi une promesse : le premier qui vous appelle la Peuilleu, vous lui faites remonter les roustons à travers les tripes jusque dans les amygdales, compris ? Comment ça « oui mais » ? Je ne veux pas de mais. Vous entendez vos tripes qui gargouillent ? C’est un gargouillis d’approbation. Victor Hugo… vous connaissez Victor Hugo ? Vous devriez lire Hugo. La lecture d’Hugo augmente l’espérance d’intelligence. Hugo a écrit « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent. » Pour lutter, faut de la tripe. Ceux qui luttent sont ceux qui ont de la tripe. Tant que ça gargouille, ça espère. Tant que ça gargouille, ça crache la mite qui mine la bronche mitée. Evacuez la bronche morte avec cette pince. »

Elle se voyait serrer sur sa lèvre la bronche mitée dans les bras de la pince à épiler, laisser tomber le morceau empuanti dans les toilettes et tirer la chasse. « Ensuite ? » interrogeait le médecin. Elle sortait de son sac un bâton de rouge. Elle frottait la pointe de son bâton sur ses… « Non, ne frottez pas. La brute frotte. L’inspirée oint. Oignez. Effacez toute trace de mort sous les pigments gras de votre bâton rouge de fée Gargouille. » Les pigments gras faisaient luire deux lèvres brillantes comme des astres qui, nuit après nuit, tentaient d’échapper aux incisives qui les rongeaient par temps dépressionnaire. Les pigments rouges dessinaient deux lèvres sensuelles qui tentaient de regarder devant elles. Qui tentaient de s’ouvrir, s’étendre, s’alanguir. Par temps d’impatience, et elle avait gardé de la Peuilleu une impatience chronique, elle tirait ses lèvres vers l’avant. « Du calme disait le médecin. Faites de vos lippes des alliées. Comme de la tripe. Souvenez-vous : tripes et lippes qui s’lient débilitent la mite qui mine. Bon exercice d’articulation, ça. Répétez. Ça vous changera des peu et des leu.

– Tripes… et… lippes… qui… s’lient… dé…bilitent… la mite… qui mine.

– Vous entendez ? Vous savez dire bien plus que peu leu. Ensemble, vous et moi : tripes et lippes qui s’lient débilitent la mite qui mine. Vous voyez le combat ? La tripe qui remonte la mite sur la lippe, qui la crache. Crachez-moi un joli morceau. Voilà… »

La Peuilleu, Patrick Grégoire, Éditions Orphie, 2013.

L’extrait est issue du site de l’écrivain, Patrick Grégoire : patrickgregoire.over-blog.com/la-peuilleu

Par | 2014-02-05T01:34:04+00:00 20/11/2013|Culture|